Le mal propre
(posté le 20 août 2008 par François)
Un livre difficile à lire mais percutant sur la notion de propriété et les conséquences de tout vouloir s'approprier.
A ma connaissance, il n'y pas d'équivalent pour l'écrit à l'expression "Aimer s'écouter parler." Quoiqu'il en soit, Michel Serres, auteur du Mal Propre, aime clairement lire ce qu'il a écrit, à moins qu'il ne s'écoute d'abord parler, puis écrive ce qu'il a dit. J'ai trouvé son style affreusement confus, avec une profusion de ponctuation que je n'ai jamais vue ailleurs, et une troublante alternance entre l'affreusement pédant et l'inutilement scatologique.
Ces défauts sont bien regrettables, car le propos de ce livre est fascinant. Les raisonnements et déductions de Michel Serres ont trouvé beaucoup d'échos chez moi. En substance, Michel Serres tisse un lien entre le fait de salir et le fait de posséder. Il remonter pour cela aux comportements animaux de base: que ce soit par l'urine ou les défécations, les animaux marquent leur territoire. Après tout, qui voudrait des déjections des autres. Un bol de soupe peut appartenir à n'importe qui. Crachez dedans et il n'appartient plus qu'à vous. A ce propos, Michel Serres relève l'ironie de l'étymologie du verbe "approprier". Il vient de "propre", mais on s'approprie en salissant.
L'homme, lui, possède d'abord une femme, un foyer et sa propre vie. Il possède sa femme en la souillant de sa semence, il possède sa terre en y bâtissant sa maison et, quand la vie le quitte enfin, il s'incruste encore dans le monde en le polluant avec son cadavre. Ces possessions en "dur" se sont petit à petit transformées en possessions "douces", comme la publicité, par exemple. Les publicitaires polluent notre vision, notre ouïe et même jusqu'à notre âme avec leurs messages commerciaux. Michel Serres relève à quel point il s'agit bien de possession: les quartiers pauvres sont submergés de publicités en tout genre, placardées sur le moindre mètre carré. A l'opposé, dans les quartiers riches, habités par les puissants de ce monde, la publicité est absente ou presque. Les riches ne veulent pas que leurs enfants subissent les mêmes assauts de leurs sens que les enfants du commun des mortels.
En y réfléchissant un peu, c'est un comportement que l'on observe partout, à une échelle individuelle: tel kéké roule dans sa voiture les fenêtres ouvertes et la musique à fond, polluant l'espace sonore des passants pour montrer sa présence et sa domination temporaire. Qu'on déploie un drapeau d'un quelconque pays à l'occasion d'une coupe de foot et l'on impose son patriotisme et sa passion sportive à tout passant dont on accapare l'espace visuel. Et que faisons-nous nous aussi? Pour passer notre message, nous occupons notre petit bout d'Internet. Michel Serres relève d'ailleurs le même paradoxe avec son livre: le voilà en train de polluer la planète pour disséminer ses idées. La bonne cause justifie-t-elle les moyens?
L'auteur prévoit toutefois la fin de cette période: les frontières explosent, que ce soient celles de la pollution dure ou de la pollution douce. Les déchets voyagent, les pays industrialisés poussent leur pollution vers les pays en développement (pensez à l'hypocrisie des quotas de CO2). Leurs ressources (premières ou transformées) proviennent en grande partie d'autres pays, exportant ainsi des activités très polluantes. Quant à la pollution douce, elle est partout, omniprésente. Les mêmes marques polluent le monde entier de leur publicité, Internet efface les frontières de la communication. On continue donc à salir, mais on peine maintenant à s'approprier quoique ce soit.
Michel Serres essaie de finir avec une note d'espoir et des idées pour se sortir de cette spirale infernale. Sa recette est simple à énoncer, mais bien plus dure à réaliser: il ne faut plus posséder, pour ne plus polluer. Voilà qui ressemble beaucoup aux idées de décroissance qui circulent de moins en moins sous le manteau ces derniers temps. Il y a du pain sur la planche...


